Superstition turque : le "nazar", c'est quoi au juste ?


Qui d’entre nous, résidant en Turquie, n’a pas accroché un nazar au-dessus de sa porte d’entrée ou ne s’est pas vu offrir la version miniature en tête d’épingle à l’occasion d’une naissance, ou épinglé sur un bouquet de fleurs ? Mais le nazar, c’est quoi au juste ?


Le nazar (ou nazar boncuğu, en turc) est une amulette, fabriquée à la main à partir de pâte de verre (parfois en plastique) généralement teintée en bleu qui a la forme d'un œil ou d’une goutte aplatie.

Son étymologie est la suivante : Nazar vient de l’arabe qui signifie "regard" ou "œil" ; Boncuk veut dire perle, donc littéralement : "perle du regard". Mais allez savoir, en français, il est injustement appelé "le mauvais œil".

Pourquoi cette confusion ? Il faut en effet distinguer l'amulette nazar et le mauvais œil lui-même. Car l'amulette oculaire est en fait le charme destiné à conjurer le véritable mauvais œil.


Le mauvais œil en Turquie

On peut le décrire comme une malédiction transmise par un regard malveillant, généralement inspiré par l'envie, la jalousie.

Le symbole de l’œil et de sa force malfaisante a toujours eu sa place dans un certain nombre de cultures : du regard pétrifiant des gorgones aux hommes capables d'enchanter les chevaux d'un seul regard dans les contes irlandais. Ou encore lorsque les Grecs de l’Antiquité peignaient un œil sur la proue de leurs navires afin de protéger leurs bateaux des foudres de Poséidon.

Les Égyptiens étaient d’ailleurs obsédés par cet œil, ils se maquillaient même les yeux avec du Kohl pour éviter qu’un esprit maléfique ne prenne possession de leur corps. Et qui enfin n’a pas eu écho de l’œil d’Horus peint sur les tombes et les momies afin de porter chance aux âmes des défunts lors de leur voyage vers l’au-delà ?

On utilise nous-même l’expression "œil pour œil".

Pratiquement chaque culture a une légende liée au mauvais œil. Son symbole est si profondément ancré dans les us et coutumes que, malgré ses connotations potentiellement païennes, il trouve une place dans les textes religieux, y compris la Bible et le Coran.

Certainement un des exemples connus est celui de la main de Fatma (ou Khamsa), souvent combinée avec le nazar dans sa paume. Pour les Juifs il s’agit de la main de Myriam et pour les Levantins, la main de Marie.

Avec cette croyance si ardente et répandue qu'un regard détenait le pouvoir d'infliger un malheur catastrophique, il n'est pas surprenant que les peuples de ces civilisations anciennes aient cherché un moyen de le repousser, ce qui a conduit aux premières manifestations de l'amulette nazar que nous connaissons aujourd'hui. Mais jusqu'où remontent leurs origines ?



Les origines du Nazar

"La première version des amulettes nazar remonterait à 3 300 avant J.-C.", a déclaré le Dr Nese Yildiran, professeur d'histoire de l'art à l'Université Bahçeşehir d'Istanbul, lors d’un reportage donné à la BBC Culture. "Des amulettes avaient été trouvées à Tell Brak, l'une des plus anciennes villes de Mésopotamie - actuellement la Syrie moderne. Elles étaient sous la forme de quelques idoles d'albâtre dont les yeux étaient incisés". On peut d’ailleurs retrouver ces mini-statuettes au Musée du Louvre.

Mais comment ces premiers prototypes datant de 3 300 av. J.-C. ont-ils inspirés nos versions modernes en pâte de verre ?

"Les billes de verre des îles de la mer Égée et de l'Asie Mineure découlent directement des améliorations de la production de verre dans ces régions", explique le professeur Yildiran.

Quant à la couleur bleue, il indique qu’elle est obtenue une fois que le cuivre et le cobalt sont cuits.

Mais au-delà de ces considérations techniques, l’origine de la couleur bleue aurait d’autres explications plus légendaires. Il est dit que ceux qui étaient les plus aptes à délivrer la malédiction étaient les personnes aux yeux bleus, probablement en raison du fait qu'il s'agit d'une rareté génétique dans la région méditerranéenne. Il est également rapporté que cette couleur bleue vient aussi probablement de l’influence des Byzantins chez qui le bleu, couleur du ciel et de l’eau, était sacré. Il symbolisait l’infini, le divin, le spirituel, et évoquait aussi la paix, le calme, la volupté. Mais c’est aussi la couleur qui distinguait l’Empereur byzantin des autres citoyens. Toutes les nuances de bleu sont d’ailleurs fortement incrustées dans les mœurs ottomanes (céramiques d’Iznik, Mosquée bleue, etc.).

Aujourd’hui encore, dans la région égéenne, le bleu est supposé apporter la bonne fortune ; c’est d’ailleurs pourquoi les portes des maisons et les toits des églises dans les îles grecques sont bleus.


Une pratique turque qui perdure

Quant à l’importance du nazar en Turquie, une des explications alléguées vient du fait que les Turcs étaient des nomades chamanistes qui parcoururent l’Asie centrale avant d’arriver dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’Anatolie. Il se peut que le nazar boncuk soit la synthèse faite par les Turcs des traditions ancestrales des pays qu’ils traversèrent pour représenter l’amulette les protégeant du mauvais œil.

Ce qui est véritablement fascinant à propos du nazar, au-delà de sa longévité, est que son utilisation ait très peu dévié au cours des millénaires.

Pour toujours plus de superstitions autour de notre nazar, il faut savoir que si un "œil" se brise ou se fend, c'est qu'il a joué son rôle, il a alors "repoussé le mal" ; il faut donc le remplacer par un nouveau. Il est aussi conseillé que le nazar soit acheté par une personne aux intentions pures, et non pas par soi-même, au risque d’être inefficace.

Désormais, la majorité de la production des nazar boncugu se concentre à Kemalpaşa dans la province d’Izmir, notamment dans un village surnommé légitimement "Nazarköy". Vous pouvez bien sûr vous y rendre et visiter les ateliers et échoppes. En plein été, la chaleur des fours rend toutefois l’atmosphère difficilement supportable.

Enfin si quelqu’un assure que le mauvais œil vous a touché et utilise l’expression "Nazar değdi", pensez à bien avoir votre amulette avec vous !


Article écrit par Aude Ferreira, paru dans le Petit Journal d'Istanbul le 21 août 2022, avec leur aimable autorisation

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