Le Musée Erimtan, une collection privée exceptionnelle à Ankara

En plein cœur du quartier historique d’Ulus à Ankara, le musée d’arts et archéologie Erimtan semble avoir échappé aux rédacteurs des guides touristiques francophones. Pourtant, c’est un véritable bijou qui a ouvert ses portes fin 2015.


Le Musée Erimtan à Ankara

Sur le chemin qui mène du Musée des civilisations anatoliennes à l’entrée de la Citadelle, une longue façade en pierres apparentes sobrement percée de rares ouvertures verticales attire l’œil. Si l’on regarde bien, on remarquera que ce sont des pierres très anciennes, celles des maisons à partir desquelles le nouveau musée a été construit.


Ce nouveau musée à Ankara abrite une collection privée d’objets qui couvrent l’histoire de l’Anatolie de 3000 ans av. J.-C. à l’époque byzantine. Elle a été constituée par le couple de constructeurs Nurdan et Yüksel Erimtan. Rencontre avec Nurdan Erimtan, et l’architecte Can Aker (Agence Aysen Savas - Onur Yuncu et Can Aker) une après-midi d’automne.


Nurdan Erimtan (à droite), et Can Aker (à gauche)

Anita Robert : Avant d’entrer dans le musée, parlons de sa façade si moderne mais construite à partir de matériaux anciens...

Nurdan Erimtan et Can Aker : Le musée a été construit sur une parcelle qui regroupait trois maisons très anciennes, dans la vieille ville historique. Nous avons voulu réutiliser ces pierres sur le modèle de la "spolia", cette tradition de ré-emploi des matériaux qui remonte à l’origine des temps. Et comme le veut la spolia, nous avons ajouté les matériaux de notre époque : le béton brut notamment.


Cela correspond bien à l’esprit de son fondateur, Yüksel Erimtan, un ingénieur civil qui a fait fortune dans le bâtiment-travaux publics tout en étant passionné d’archéologie. Mme Erimtan, pouvez-vous nous raconter comment est née cette passion ?

Nurdan Erimtan : Dans les années 60, nous étions tout jeunes en poste sur un chantier dans le sud de la Turquie vers Mersin. Sur les marchés, les habitants de la région vendaient toutes sortes de petits objets trouvés dans les champs. Mon mari a commencé à acheter des pièces en argent, des pierres gravées issues de bagues anciennes. Petit à petit, la confiance s’est établie avec les habitants, et des objets plus importants sont apparus : tasses, cruches, pièces de monnaies en or... On nous a même proposé un diadème !


Cette vente "à la sauvette" n’est-elle pas illégale ?

Nurdan Erimtan : La loi en Turquie est en effet très stricte. Tous les objets nationaux appartiennent à l’État. Les collectionneurs ne sont pas les propriétaires de ces objets, seulement leurs gardiens. Quand une pièce est trouvée, nous devons la montrer à l’État. A lui de décider s’il la garde ou nous en donne la responsabilité.


Aujourd’hui, la collection compte 1925 pièces et s’étend sur une période historique de plus de 4000 ans. Comment avez-vous fait pour organiser cette présentation ?

Can Aker : Jusqu’à récemment, les musées étaient considérés comme des lieux de conservation du patrimoine. On exposait les pièces derrière des vitrines, avec des explications savantes. Notre démarche est différente. Nous partons du postulat que le musée est un lieu vivant, où le public doit être actif. Nous voulons montrer aux visiteurs que les modes de vies et les préoccupations des personnes il y a 3000 ans étaient les mêmes que celles d’aujourd’hui.


En effet, la citation d’Ovide sur la beauté des femmes à l’entrée du rez-de-chaussée m’a interpellée !

Nurdan Erimtan et Can Aker : Oui, la beauté a toujours été d’actualité ! Nous avons choisi de donner un fil conducteur à notre mise en scène de la collection : celui des commémorations festives. Il y en a toujours eu beaucoup en Anatolie. Naissances, nouvelles saisons, mariages, funérailles... Ceci nous permet de montrer les objets de la vie quotidienne, qui représentent l’essentiel de la collection.

Par exemple, à côté de l’exposition des ustensiles de cuisine, nous avons recopié des recettes de plats de fêtes. Et nous organisons des ateliers cuisine sur demande.

Notre démarche consiste à lier l’objet à son usage. Le visiteur peut s’asseoir sur les canapés de festin romains, entendre une voix de femme lire sa correspondance et partager ses joies et ses peines, voir une collection de verres anciens qui n’ont jamais été lavés et qui portent encore la terre et l’ADN de ses origines. Tous les sens sont mis en éveil.


La citation d'Ovide

Y-a-t’il cependant une pièce unique, un objet rare que l’on peut voir uniquement ici ?

Nurdan Erimtan : Comme c’est une collection personnelle construite à partir de nos goûts personnels, pour nous chaque pièce est unique. Quand les objets ont quitté le bureau de Yüksel Erimtan pour venir ici, il a pleuré malgré lui.

Le premier niveau du musée expose ses objets préférés. C’est leur valeur esthétique plus qu’historique qui prime.

Nous avons toutefois un objet très rare que l’État nous a permis de conserver. Il s’agit d’une pièce de monnaie en or datant de la fin de l’époque romaine qui représente deux Empereurs sur la même face, la pièce Valentin II (375-392 av. J.-C.). Habituellement il y a un seul Empereur représenté. Il existe la même en argent au Musée du Louvre.


Pièce de monnaie en or Valentin II

Le musée organise également des expositions temporaires, des ateliers pour enfants et adultes, des concerts...

Nurdan Erimtan : Nous souhaitons aller à la rencontre du public et contribuer à la vie culturelle d’Ankara. La capitale de Turquie doit rester une capitale culturelle dynamique.

Nous accueillons les groupes scolaires et organisons des ateliers pour enfants et pour adultes tout au long de l’année. Nous mettons aussi en avant la création des artistes locaux contemporains à travers notre sélection d’objets en vente à la boutique du musée.



Anita Robert

Franco-suisse, basée à Ankara, Anita est heureuse de partager ses découvertes de la Turquie.

Article publié dans Le Petit Journal Istanbul le 27 octobre 2021 avec leur aimable autorisation

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